Nouvelles Récits Sur la Route

Bali et la WWE

Je quittais la péninsule d’Uluwatu le cœur léger, mais la tête en enclume. Paulina, une expat Mexicaine, autrefois éleveuse de dauphins, m’avait hébergé en couchsurfing pendant une semaine. En parias, nous avions fêté fort mon départ en condensé, à la téquila cheap avec la bande de son copain local.

oneland3-gaz

Down beat, des litres de gazoline plus tard, remontant vers le nord, sur la côte est, je suis atterri à Sanur, place de boomers réglos. Ma tête tremblotait au repos, je m’étais débarrassé de ma haine, mais ma nuque était congestionnée d’anxiété. D’après Doctissimo, j’avais un cancer ou un dérèglement de la glande thyroïde. Bonne chose, plus rien à perdre dans ce délire.

En soirée, un couple de Chiliens forts sympathiques m’ont invité à former une équipe pour le quiz qui se donnait au bar. Grâce à mes connaissances approfondies en lutte professionnelle, nous avons gagné le bucket de bières de la dernière ronde. Je me dois de remercier les Razor Ramon, Ultimate Warrior et Koko B. Ware de ce monde.

oneland3-plongee

J’ai laissé ma bécane de service en consigne et embarqué pour Nusa Lembongan afin de suivre mon cours de Open Water. J’avais besoin de me faire peur; la plongée sous-marine, pour moi, c’est la grande angoisse. Or, c’est de rigueur, de ne pas s’esquiver, du moins, de se mettre à l’épreuve. À ma première plongée, cabotin, en mal de flottaison, j’ai échappé un poids dans le fond de l’eau, détruisant ainsi un pan de coraux qui a dû prendre un demi-siècle à se former. Je l’ai pris sur moi, les abimes sont réservés à ceux qui sont profonds. Au tapis, j’ai légèrement enlevé mon masque, ma force destructrice émanait, honteusement. Puis au soir, un peu désabusé et semi-paranoïaque, j’ai cauchemardé à l’idée d’avoir une nécrose de l’azote, ébauche de mortalité nocturne. Double souplesse en savate dans yeule, le compte était bon. Pas fait pour moi ce truc.

oneland3-riziere

J’ai vite rappliqué sur le continent, la terre ferme, et roulé en direction d’Ubud, cherchant la bonne action pour rétablir mon mauvais karma de tueur de vies aquatiques. Après quelques jours de Yoga, de danse éclectique et de zénitude tonique, ma voisine de bungalow est revenue ensanglantée d’un accident de scooter. Pendant quelques jours, j’ai donc été son infirmier et sa béquille personnelle, sans brutaliser mon éthique. Sur mon dos de chameau, je l’ai trainé de rizières, en chutes paradisiaques, en hiking de montagne. Du monde des affects, j’avais payé mon dû.

Voilà que la femme que j’avais dans le cœur à Montréal m’écrit un de ces matins pour me dire qu’elle avait rencontré quelqu’un, qu’elle ne pouvait plus m’attendre. Marteau-piqueur suivi d’un brise-reins. Je n’ai jamais été le genre de dude qui a le regard fixé sur un point unique, mon plan sur la route, c’est de ne pas en avoir, mais là je venais de perdre ma dernière boussole, mon repère, ce qui donnait un sens au retour. La grande torpeur donc, je n’avais maintenant plus rien pour m’empêcher de sombrer dans mes mauvais instincts.

oneland3-fesses

J’ai bifurqué aux Gilis Islands pour cicatriser à grands coups de brosses et de sideboobs de plages. J’ai bu ma tasse de sales veillées, de bedbugs et de raffinements pervers. Je voulais ainsi ne plus être sensible aux atémis et aux coups de boule ingrats que me réservait le parcours. Flambeur, squatteur, j’avais jeté toute moralité au large, fuck that, vivre sa vie comme on devrait éternellement la revivre, que disait Nietzsche. Or, voilà, c’est souvent quand on se séquestre dans un mode de pensée unique qu’on atteint son point culminant, où nos fausses certitudes se désagrègent.

Car en guise de consécration, je rencontrais la femme qui allait changer la direction de ce bout de voyage, sur le bord d’une piscine controversée. Antonella la luz, l’Argentine, la lumière, oui, love at first smile, conquis par sa ténébreuse, son intelligence pernicieuse, son parfum de naufrage métaphysique et les plus belles fesses du monde animal. Le cœur faible d’un homme sur la route, c’est un peu ça. Une femme est une prison, j’avais envie de m’enfermer en elle, de ne plus me préserver, la soumission, la prise du sommeil au cœur. Por favor.

oneland3-anto

Sans trop se déchainer, mais s’entredévorant, on était déjà en chemins pour l’aéroport, direction Singapour, sans trop savoir qu’à l’horizon, un gros nuage gris diffus de smog culminait devant nous et tout autour.