Texte et photos: Luc Binette

Chaque année, je me prends au moins un bon trip de route en solo. Cette année, j’avais l’intention de partir loin au sud le long de la Côte Est sauf que je venais de remonter le moteur de mon bike. Le rodage à peine fait; je manquais un peu de confiance en plus d’une contrainte de temps qui m’empêchait d’aller aussi loin que je le voulais. Je me suis donc laissé convaincre par mon chum Lo de descendre pour 5 jours dans le New Hampshire rouler autour du Lac Winnipesaukee au plus vieux des rallyes de moto en Amérique du Nord. Après le premier chapitre de l’histoire, on poursuit l’aventure…

Direction Bentley’s Saloon

On rencontre Kevin le lendemain matin. Un autre pote de Lo qui veut rider avec nous. Je planifie notre route pour éviter la pluie. On roule vers le Maine sans arrêt dans la zone où il ne pleut pas à des kilomètres à la ronde. Quelque part près de Portland, Lo propose d’arrêter au mythique Bentley’s Saloon. J’ai entendu parler du saloon un peu plus tôt à notre arrivée au camp de base. C’est là qu’a eu lieu le premier Dead Beat Retreat et je suis vraiment curieux de découvrir la place. La collection de brassières accrochée au plafond pourrait en choquer quelques-uns, mais, bon … c’est quand même un bar old school for bikers only.ONELAND - Luc Binette Laconia - chap2-7On nous offre les meilleures places de stationnements à l’abri de la pluie. Il y a des mécanos sur place. Des postes de maintenance pour faire la vidange d’huile, etc. On a été accueilli comme des rois. Un band live nous attend alors qu’il est à peine 13h. Toujours le même classic rock. Crazy Train de Ozzy version semi-country. Le chanteur à la voix pour faire la toune, mais le guitariste n’a clairement pas le shred de Zack Wyld. La place est tenue par Bentley Warren, un ancien champion de Nascar. C’est un honneur d’être là sachant chez qui on est… Le gars a quand même eu son premier Harley à 8 ans! Exactement le genre de taverne comme dans Harley-Davidson and the Marlboro Man. Y’a de quoi se sentir comme dans un bon vieux film américain des années 90. Maudite bonne raison d’aller dans le Maine.

La pluie et les vieux villages

On retourne au camp encore en train d’éviter la pluie. On a du succès en faisant la course contre la tempête sur l’autoroute jusqu’à ce qu’on doive sortir sur les routes secondaires pour rejoindre le camp. C’est à ce moment-là que ça se met à tomber comme des cordes. De retour au camp, trempé jusqu’aux os, je fais sécher mes bottes avec le séchoir à mains des toilettes publiques. Une fois les pieds secs et après avoir constaté que la pluie ne cesserait pas de tombé pour le reste de la journée, on traverse au Broken Spoke Saloon surpeuplé, question de régner sur le table de pool et dépenser le reste de notre budget d’essence en alcool.





Puis, samedi matin, on retrouve Kevin et cie, pour une autre ride au pied des White Mountains. On fait le tour du lac sur une petite route sinueuse qui serpente les vieux villages presque figés dans le temps en 1950. On remonte vers la 113, route pleine de courbes et vallonée offrant des vues surprenantes sur les Whites Mountains brumeuses à chaque détour. C’est une excellente route!ONELAND - Luc Binette Laconia - chap2-12

Fear and joy at the oldest Bike rally in America

On rentre tôt au camp pour ne pas manquer le fameux concours de wet t-shirt quotidien du Roadhouse. On s’y rend à pied par la principale en prenant part à la parade de motos qui descendent vers l’épicentre du rallye. Le feeling de marcher à côté de toutes ces montures qui rugissent est incroyable. L’odeur du gaz brulé qui imprègne nos denims nous suivra jusqu’à la fin du trip. Les spectateurs au bord de la route qui regardent la parade nous donnent des high-five.ONELAND - Luc Binette Laco chap2-6

Je commence à devenir nerveux quand des rednecks assis dans une boîte de pick-up se mettent à m’intimider parce que je les photographie. « Don’t you go and put that on Facebook asshole », qu’ils me crient du haut de leur boîte de pick-up. Je suis un peu tendu les voyant s’éloigner dans la direction où je me dirige. Ça me tente pas de les retrouver là-bas et de subir la foudre de leur colère en pleine foule hostile. Quelques minutes plus tard, ils se stationnent près de la route au même moment où j’arrive à leur hauteur. Le colosse de la gang se dirige vers moi d’un pas décidé. Je lui fais face. Confiant, je lui tends la main pour une poignée style bras de fer. Ça se conclut à l’amiable alors que je lui promets de ne jamais publier la photo. En fait, ce n’est pas vraiment le genre d’événement où c’est une bonne idée de prendre des photos candides des gens au hasard.ONELAND - Luc Binette Laconia - chap2-11

Lo et moi dans Easyrider

Le Roadhouse, c’est un énorme bar aménagé temporairement sur le terrain du cinéparc de Weir’s Beach. Après le set d’un autre cover band de classic rock des 70’s, le cirque commence. Ça se passe comme une vente aux enchères. Des filles légèrement vêtues se promènent dans la foule pour amasser des dons pendant que le maitre de cérémonie fait du recrutement dans la foule. Les concurrentes sont littéralement des filles de la foule et non pas des danseuses engagées pour le show. On entend des choses hallucinantes, de quoi faire friser les oreilles des motivés de la gauche. Il y a des gars qui sont prêts à «vendre» les seins de leur blonde pour récolter la cagnotte et payer les dépenses de la fin de semaine… Bref, l’animateur est en feu, la foule est en délire. Tout un show qui rappelle à quel point les Américains peuvent virer fous pour une paire de seins. Et nous, au milieu de tout ça, sans le savoir, on allait être immortalisé par le photographe du magazine Easyrider…

Tirée du magazine Easyrider d'octobre 2017.

En plein concours de wet t-shirt, Lo et moi, dans le magazine Easyrider d’octobre 2017.

Cover band après cover band

De retour vers le camp, un arrêt au Looney Bin s’impose. C’est le best spot in town. Ici, on ne change pas le concept de l’endroit parce qu’il y a un rallye de moto. Ils n’engagent pas des danseuses non plus pour faire le service. Juste un bon vieux shack chaleureux avec un jukebox pour la musique. La cour arrière est aménagée avec une scène c’est là que je découvre le meilleur band du roadtrip. Des jeunes qui ne font pas juste du classic rock. Mais bon, je vais arrêter de me plaindre de la musique parce que ce même soir-là au Broken Spoke, on a droit au meilleur cover band de AC/DC que je n’ai jamais vu et entendu de ma vie. Ils peuvent presque prétendre faire compétition à l’original. Le guitariste est un clone de Angus Young. Ils puisent dans toutes les époques du répertoire du band. Ce qui me fait penser qu’aucun groupe original n’a joué de la semaine. C’est fou à quel point ça marche la business des cover bands.ONELAND - Luc Binette Laco chap2-1

On remballe et on décolle

Dernière journée… on décampe. Lo veut retourner au rendez-vous point voir si Kevin y sera. Eux, ils marchent à l’ancienne. Pas de cellulaire, pas de wifi, pas de GPS. Juste la bonne vieille parole de la veille. Après deux jours de promesses tenues, la troisième est différente. C’est vrai qu’on est un peu en retard, mais bon… c’est le temps d’y aller.ONELAND - Luc Binette Laco chap2-3

On reprend à peine la route qu’on se joint à un groupe de deux riders du Québec. Ça ne prend qu’un feu de circulation pour que je comprenne que Lo connais le leader du duo. C’est Justin, un builder de Sherbrooke qu’il a rencontré au Dead Beat Retreat. D’ailleurs, c’est lui qui a gagné le prix du Doomsday Bike à Rallye In The Alley 3.  Je me souviens de l’avoir rencontré à la Raven’s Run 2 aussi. Je me rends compte que Lo connais tout le monde…, il ne s’est pas passé une journée sans qu’il ne me présente à quel qu’un de nouveau qu’il connaît. On a roulé avec Justin dans les White Mountains un bon moment jusqu’à ce que nos chemins se séparent près du mont Washington.

Mont Washington, le sommet

Les Appalaches, cette chaîne de montagnes qui couvre une énorme partie de l’est de l’Amérique du Nord, est une des plus vieilles du continent. Jadis une des plus hautes chaînes de montagnes de la planète, les sommets sont maintenant érodés par le temps. Il reste quand même quelques hauts points impressionnants comme le mont Washington par exemple. Je ne m’attendais pas à un aussi bon challenge que de le grimper en moto.





Dès le début de l’ascension, on sent l’odeur des freins chauffés des voitures qui redescendent. Après quelques montées d’un dénivelé assez abrupt, je sens que le moteur de mon bike commence à chauffer. Par chance, passé un certain point, le fond de l’air se refroidit drastiquement et la vitesse du vent s’accélère d’une façon marquée. Mon moteur est soulagé. À partir de ce moment, il n’y a que de la roche et de la toundra. Il reste même  un peu de neige en plein mois de juin. Plus on approche du sommet, plus les courbes sont serrées et plus les bords de la route sont escarpés. On risque de littéralement tomber dans le vide à certains endroits. J’ai oublié de mentionner qu’il n’y a aucun garde-fou le long de cette route très étroite.ONELAND - Luc Binette Laco chap2-5

Arrivé au sommet, je constate que Lo n’est pas fâché de descendre de sa monture : « Hey man! Je t’ai pas dit que j’aimais pas les hauteurs… » Finalement, on le mérite bien notre sticker This bike climbed Mount Washington. Rendu en haut, on ne voit rien. On est carrément dans les nuages et le vent souffle à vive allure, mais on a le sentiment d’avoir accompli quelque chose de hors du commun. Ça prenait vraiment une bande de crinqués venir monter ici et construire un chalet au sommet de cette montagne au début du 20e siècle.ONELAND - Luc Binette Laco chap2-4

Home sweet home

C’est le moment de reprendre la route et entreprendre le dernier long tracé du retour. C’est toujours l’occasion d’y aller à fond la caisse. On file vers Montréal à 50 km/h au-dessus de la limite. Je repense aux bons moments que j’ai eus avec les oldtimers, des gars qui ont des surnoms comme Mad Dog, Smiley, Caveman… Qui sait, je mériterai peut-être un jour le sobriquet de Lucky.

C’est toujours excitant de revenir à Montréal par l’autoroute 10 en pensant aux gens qu’on va retrouver. Particulièrement quand on rentre au moment où le soleil descend derrière le Mont-Royal à l’approche du solstice d’été. Cette fois-ci, un ciel orageux et chargé d’énergie surplombe la ville à contrejour alors que le ciel est dégagé au-dessus de nos têtes.  C’est un moment de grâce parfait qui me donne déjà envie de repartir, pour mieux revenir dans cette ville que j’adore.