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Moto solo – partie 4 : reconnecter avec soi

TEXTE ET PHOTOS : ALEXANDRE MÉTIER

Partie 4. Fin de l’aventure d’Alex Métier.

Partie 1 : S’extirper de son quotidien.
Partie 2 : Lâcher prise.
Partie 3 : Tester ses limites.

Mes jambes tremblent, tétanisées par le froid. Je les plaque contre le réservoir pour sentir le plus possible la chaleur du moteur. Je suis parti de Sedona ce matin et après avoir rejoint Flagstaff au nord, je roule sur la Lake Mary Road. C’est le retour vers Phoenix, je boucle la boucle de mon périple. Mais je n’avais pas du tout calculé que cette route est située à plus de 2000 m d’altitude. Le ciel est neigeux, je roule sans m’arrêter au risque de geler sur place. Les poignées chauffantes ne suffiront pas à me donner le goût de prendre des photos malgré ce paysage de montagne fabuleux.

Au détour d’un virage, le pic Humphreys apparaît au loin, à l’autre bout du lac Mormon. Le soleil a réussi une percée qui illumine son sommet enneigé, majestueux. Sans relâcher l’accélérateur, cette image mentale s’est imprimée dans ma mémoire le temps d’un instant. Plus qu’une image, c’est un souvenir sensoriel: le froid, les membres engourdis, la solitude, la beauté du paysage. Je peux m’y replonger instantanément et ressentir exactement toutes ces sensations. De tels souvenirs, j’en ai accumulé quelques uns tout au long de mes dix jours de voyage. Chacun d’eux m’ont apporté leur dose de dépaysement, d’authenticité et de joie profonde. Autant de paysages traversés et de rencontres qui m’ont reconnecté à moi-même, à la vraie vie, à la vie simple. En voici trois qui m’ont marqué.

1. La rencontre avec Bob et Jim

Look de biker pour l’un, vieux hippie pour l’autre. Ils tiennent le garage Arizona Thunder à Bisbee. Des vieilles Harley s’entassent dans leur shop située dans une rue abandonnée, à quelques pas d’une mine à ciel ouvert. La veille j’étais passé à côté, par la rue principale. J’étais passé à côté de l’essentiel. Mais comme tout arrive pour une raison, un problème de chaîne détendue m’a contraint à revenir sur mes pas jusqu’au seul garage moto des environs. Le temps s’est arrêté quelque part dans les années 50 dans cette rue, en témoignent les voitures d’époque fièrement stationnées. Il fait beau et doux. J’éprouve un soulagement d’avoir trouvé ce garage, mêlé à la joie candide de me retrouver dans ce lieu intemporel. Et le plus simplement du monde, Jim me parle des spots à visiter dans les environs pendant que Bob retend ma chaîne, gratos. Je repars avec une casquette Arizona Thunder, le coeur léger et le sentiment que les gens simples et généreux rendent la vie meilleure.

2. Le silence au coeur du parc Chiricahua

Mon manque de planification m’a une fois de plus mené à un camping complet dans ce parc que je ne veux pas manquer. Situé à l’est de l’Arizona, il n’y a pas âme qui vive à moins de 50 km. Ne pas dormir ici, c’est faire l’impasse sur la randonnée que j’ai prévu le lendemain. Amer, je m’offre comme lot de consolation une ride jusqu’au sommet du parc pour admirer la vue sur les monolithes millénaires, seuls maîtres des lieux. En redescendant, je sens une vibe incroyable. Une sérénité palpable transpire de l’imposante présence de ces roches. J’arrive à la sortie du parc et je m’apprête à faire 45 minutes de route jusqu’au motel le plus proche. Mais une fois encore, je refuse de me résigner. Avec le faible réseau que j’arrive à capter, j’identifie un emplacement de camping improbable dans une vallée voisine. Après 6 km de piste bumpy (qui viendra à bout du tail de ma moto), je monte mon bivouac dans un endroit dégagé, autour d’un feu de camp. Le soleil se couche, le ciel est en feu. Et puis plus rien, le vent est tombé, il n’y a pas d’autre bruit que celui de mes acouphènes (note à moi-même: prévoir des bouchons pour les oreilles la prochaine fois). Ce silence assourdissant me plonge dans un état méditatif, en harmonie avec cette nature qui m’accueille. Je suis seul au monde, pas forcément rassuré, mais profondément libre.

3. Le nirvana sur la route 85 au nord d’Ajo

Plus à l’ouest, le temps s’est rafraîchit et j’ai essuyé mes premières averses. J’ai passé la nuit dans un motel pour me réchauffer. Au réveil, je prends la route pour une longue ride qui me mènera à Sedona. L’air est doux, les nuages se dissipent peu à peu et le soleil fait son oeuvre. Le paysage n’est pas particulièrement attrayant dans cette région mais à cet instant précis, l’atmosphère a quelque chose de poétique. La lumière douce du matin prend une teinte rosée, l’odeur de l’humidité et des plantes m’enivre. Je vis pleinement la route et pendant quelques secondes bénies, je me sens profondément heureux. Le voyage est le chemin.

Voyager à moto me fait vivre des sensations uniques que je ne retrouve avec aucun autre moyen de transport. Un pur mélange d’excitation et de liberté exacerbées par la perception des éléments naturels. Les sensations grisantes d’une accélération, la surprise d’un paysage à couper le souffle à la sortie d’un virage anodin ou simplement une ligne droite qui se perd à l’horizon n’auraient pas cette saveur si particulière sans ressentir la force des vents et la fugacité des parfums qu’il transporte, sans ressentir le soleil qui réchauffe le cuir, le froid qui engourdit les membres ou la pluie qui fouette le visage.

Mais rouler à moto, c’est aussi accepter que la moindre chute puisse être fatale. Il arrive que mon esprit se mette à vagabonder en roulant, mais la plupart du temps je me sens vulnérable. Cette prise de conscience me plonge dans un état de vigilance et de concentration qui me connecte intensément au moment présent. Quel paradoxe: c’est en étant le plus vulnérable que je me sens le plus libre et vivant.

Ce premier road trip a été pour moi une révélation: voyager à moto, seul, est avant tout une aventure intérieure dont je suis ressorti reconnecté à moi-même et à mes sensations, l’âme en paix.

Et si un jour nos chemins se croisent, ne m’en voulez pas si je me mets à vous raconter mon voyage. Vous risqueriez d’avoir, vous aussi, envie de vivre l’aventure moto solo.


Ceci conclu l’aventure d’Alex Métier. Pour revenir en arrière et redécouvrir son récit, voici les liens: 

Partie 1 : S’extirper de son quotidien.
Partie 2 : Lâcher prise.
Partie 3 : Tester ses limites.

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